Le Roman de la Muse

Le commencement

Certaines fractures ne brisent rien.
Elles ouvrent, et obligent à regarder.

INTRODUCTION :
L’ARRIVÉE

Le vent d’hiver glissait entre les avenues comme une respiration profonde, rythmée par le grondement des taxis et le murmure diffus des foules. New York vibrait, immense, verticale, trop vaste pour être contenue dans un seul regard.

Elisa serra la lanière de son sac contre son épaule, comme si ce geste pouvait lui prêter un peu de solidité. Elle avait encore du mal à croire qu’elle était là. Vraiment là. Seule, à l’autre bout du monde.

Elle leva les yeux vers les façades aux lignes infinies.

Rien ne ressemblait à la Sainte-Baume.
Là-bas, les collines enveloppaient le ciel comme une main protectrice.
Ici, tout montait.
Tout s’étirait.
Tout semblait vouloir prouver sa propre existence.

Elle inspira profondément.

L’air était froid, presque coupant, mais derrière la morsure, il y avait autre chose. Une odeur de métal, de café brûlant, de boulangeries ouvertes à des heures improbables. Une odeur de mouvement. De promesse. De choses encore indicibles.

Elle pensa à sa mère. À sa voix retenue. À ces silences domestiques qui, chez elles, remplaçaient les questions.

« Fais attention à toi. »

Ce n’était pas un avertissement.
C’était le rappel d’un monde qu’elle quittait.

Et pourtant, elle avançait.

Taxi après taxi.
Feu après feu.

Comme si chaque pas effaçait doucement la vie d’avant.

Lorsqu’elle aperçut les marches du Metropolitan Museum, elle s’arrêta.

Le bâtiment ne dominait pas la ville, il semblait la juger.
Massif. Souverain. Hors du temps.
Un sanctuaire posé au cœur du bruit.

Elisa sentit quelque chose vibrer dans sa poitrine.

Pas de la peur.
Pas exactement de l’excitation.

Autre chose.

Un appel.

Elle posa le pied sur la première marche.
Puis sur la seconde.

La sensation était étrange, la certitude d’entrer dans un lieu qui n’était pas seulement un musée… mais un seuil.

Les portes s’ouvrirent.

La chaleur l’enveloppa.
Le silence aussi, ce silence particulier des musées, peuplé de regards invisibles.

Elle resta immobile une seconde.

Le marbre sous ses pas.
La lumière filtrant depuis la verrière.
Les voix chuchotées.
Le rythme léger des pas dans les galeries.

Elle eut l’impression d’abandonner quelque chose en traversant le hall.

Ses habitudes.
Ses certitudes.
Ses frontières invisibles.

Elle déposa sa valise au vestiaire, donna son nom d’une voix trop fragile à son goût, reçut son badge entre les doigts. Il trembla légèrement. Elle espéra que personne ne l’avait vu.

— Bienvenue au MET.

Les mots résonnèrent longtemps.

Elle sourit par politesse.
Mais en elle, tout bougeait.

Elle repensa aux nuits d’étude, aux livres annotés, à cette chambre étroite où elle rêvait d’œuvres qu’elle n’avait jamais vues autrement qu’en reproduction.

Aujourd’hui, elles étaient là.
À portée de main.
À hauteur de souffle.

Elle traversa la rotonde.

À droite, les sculptures dressaient leurs silhouettes calmes.
À gauche, les salles européennes diffusaient une lumière d’or.
Plus loin, les couloirs se perdaient dans une profondeur presque labyrinthique.

Elle sut, sans savoir expliquer comment, que ce lieu allait la transformer.

Pas seulement comme chercheuse.
Pas seulement comme historienne.

Mais comme femme.

Elle ignorait encore par quel chemin.
Ni jusqu’où ce chemin la conduirait.

Elle sentit seulement que quelque chose, ici, l’attendait.

Quelque chose qu’aucun livre n’avait décrit.
Qu’aucun cours n’avait préparé.

Elle posa la main sur la rambarde froide, inspira lentement, puis fit un pas de plus dans les galeries.

Sans savoir que, quelque part, dans l’ombre d’une salle encore close…

un regard avait déjà remarqué son arrivée.

Chapitre 1 :
La salle des ombres

Le premier matin de son stage avait la texture d’un rêve dont on craint de se réveiller trop brusquement.

Elisa arriva en avance.

Toujours trop en avance.

Habitude née d’une peur ancienne : la peur d’être en défaut. Une discipline d’enfant qu’aucun succès n’avait complètement effacée. Elle resta un instant au pied des marches, observant la ville qui s’animait autour d’elle comme une scène vue depuis les coulisses.

Les moteurs.
Les conversations rapides en anglais.
Les silhouettes lointaines de Central Park.

Elle inspira.

Puis elle monta.

Dans le hall, la secrétaire du département l’attendait, efficace, précise, sans mots superflus. Procédures, badges, zones d’accès, rappel des protocoles.

Puis, presque naturellement, on la conduisit aux étages supérieurs.

Dans les coulisses.

Là où le musée cessait d’être exposition pour devenir organisme.

Des bureaux silencieux.
Des archives.
Des caisses de transport.
Des traces de voyages inscrites à la craie.

Chaque couloir semblait contenir une histoire mise en attente.

Elisa avançait avec la sensation d’entrer dans une cathédrale secrète.

— Vous travaillerez principalement avec la conservatrice responsable du cycle d’exposition, expliqua la secrétaire. Elle vous rejoindra plus tard. En attendant… je vais vous montrer la salle.

La salle.

Le mot résonna étrangement.

Elles s’arrêtèrent devant une porte haute. Badge. Bip. Clic.

Elisa franchit le seuil.

La salle était vide d’accrochage, mais pas de présence.

Les cimaises attendaient.
Quelques caisses ouvertes révélaient des cadres protégés.
Un projecteur testait déjà une lumière chaude.

Et pourtant…

Quelque chose habitait déjà l’espace.

Un silence épais.
Tendu.
Chargé.

La secrétaire parlait d’organisation, de transport, de plannings. Elisa écoutait avec attention, concentrée, reconnaissante d’avoir été jugée assez sérieuse pour un tel poste.

Mais sous la rigueur
une autre sensation naissait.

Un frisson.
Une anticipation.

— La thématique, vous la connaissez, dit la secrétaire. Sensualité, désir et corps symbolique. Une exposition sensible. La conservatrice souhaitait une stagiaire disciplinée. Votre profil a convaincu.

Disciplinée.

Le mot glissa en elle comme une lame polie.

— Merci. Je ferai de mon mieux.

La secrétaire s’éclipsa.

Elisa resta seule.

Elle s’approcha d’une caisse ouverte, souleva délicatement un coin de protection.

Son cœur accéléra.

Une gravure.

Fine.
Sobre.
Intime.

Deux corps presque effleurés plutôt que montrés.

Pas obscènes,
présents.

Elle déglutit.

Elle avait étudié ce type d’œuvre.
Mais jamais ainsi.
Jamais à cette distance-là.

Elle recula d’un demi-pas.

Non par pudeur.

Par vertige.

C’est alors qu’elle le sentit.

Un regard.

Pas un bruit.
Pas un pas.

Juste cette contraction imperceptible de l’air derrière elle.

Elle se retourna.

La salle semblait vide.

Une seconde passa.
Puis une autre.

Elle se sentit un instant ridicule.

Bien sûr. Personne.

— Vous avez l’œil juste.

La voix venait d’une alcôve, dissimulée par une structure d’éclairage.

Grave.
Posée.
Maîtrisée.

Un homme s’avança.

Grand.
Silhouette droite.
Manteau sombre.

Sa présence emplissait la pièce sans la troubler.

Il ne souriait pas.
Il observait.

Ses yeux ne parcouraient pas les œuvres.

Ils la traversaient.

Calmement.

Comme on évalue une capacité.

Elisa redressa imperceptiblement les épaules.

— Je… vérifiais la protection, dit-elle, trop consciente de sa voix.

— Je sais.

Il s’arrêta à distance.

Aucun geste inutile.

— Beaucoup ne voient ici que la surface, reprit-il doucement. Vous, vous regardez autrement.

Ce n’était pas une flatterie.

C’était un constat.

Elle sentit la chaleur lui monter aux joues.

— Je suis stagiaire. J’apprends encore.

Un silence.

Dense.

— Nous apprenons toujours.

Elle ne sut pourquoi ces mots la troublèrent.

La lumière du projecteur dessinait son profil comme un clair-obscur ancien. Une autorité tranquille. Une assurance qui ne demandait pas à être prouvée.

— Vous travaillez sur cette exposition ? demanda-t-elle.

— Oui. D’une certaine façon.

Un éclat presque imperceptible passa dans ses yeux.

Ni ironie.
Ni amusement.

Autre chose.

Il effleura du regard une autre caisse, sans la toucher.

Chaque mouvement semblait mesuré, presque rituel.

— Le désir, murmura-t-il, n’appartient pas au corps. Il appartient au regard.

La phrase s’imprima en elle comme une ligne invisible.

Elle voulut lui demander son nom.

Il la devança.

— Nous nous reverrons.

Puis il s’éloigna.

Comme s’il n’y avait jamais eu de doute.

Comme s’il savait déjà que cette rencontre n’était qu’un commencement.

Elisa resta immobile.

Elle ne savait pas qui il était.
Ni d’où il venait.
Ni ce qu’il représentait.

Elle savait seulement une chose :

quelque chose, en elle, venait de s’éveiller.

Elle baissa les yeux vers la gravure.

Et, pour la première fois…

elle eut la sensation que ce n’était plus elle qui regardait l’œuvre, mais l’œuvre qui la regardait.