Le Roman de la Muse
Chapitre 3
La collection privée
Il existe des œuvres que l’on ne découvre qu’à huis clos.
Et des seuils que l’on franchit sans retour.
Chapitre 3
La collection privée
L’inauguration avait tout d’un rituel parfaitement orchestré.
Les coupes de champagne.
Les murmures feutrés.
Les sourires économes.
Les invités circulaient entre les œuvres comme on se déplace dans un sanctuaire : avec retenue, avec distance, avec ce faux naturel derrière lequel se dissimulent les hiérarchies invisibles.
Elisa évoluait parmi eux avec application.
Elle répondait aux questions.
Rectifiait une date.
Éclairait une symbolique.
Elle ressentait, pour la première fois, la fierté d’appartenir à ce monde, même si elle n’en occupait encore que la marge.
Et pourtant…
Chaque fois qu’elle levait les yeux, quelque part dans la salle, elle croisait la silhouette d’Alexander.
Jamais menaçante.
Jamais familière.
Simplement présente.
À ses côtés, Daniel.
Droiture silencieuse.
Posture d’observation.
Une présence qui ne prenait pas de place, mais occupait tout l’espace.
On aurait pu croire qu’il ne regardait rien.
Il regardait tout.
Quand les invités commencèrent à se disperser, Alexander s’approcha enfin.
— Vous avez donné une âme à cette exposition.
Elle voulut dire que ce n’était pas elle.
Qu’elle n’était qu’une stagiaire.
Mais aucun mot ne vint.
Il ajouta :
— Certaines œuvres ne se regardent pas en public. Elles exigent… un autre cadre.
Il ne posa pas la question.
Il ouvrit une porte.
Elle sut qu’elle pouvait refuser.
Elle ne le fit pas.
—
Son appartement dominait la ville.
Pas d’ostentation.
Pas de luxe tapageur.
Une élégance rare.
Stricte.
Implacable.
Des tableaux et des sculptures dialoguaient entre eux comme des fragments d’un même récit, un récit que seul Alexander semblait connaître.
Daniel était là aussi.
Toujours.
Ni invité.
Ni domestique.
Un gardien de seuil.
Alexander guida Elisa à travers certaines pièces.
Il ne la touchait pas.
Il n’élevait pas la voix.
Il orientait.
Par sa manière de se tenir.
Par la trajectoire de ses pas.
Par la place qu’il lui assignait dans la pièce.
Elle avait l’impression d’être à la fois invitée et observée.
Un objet d’étude, autant qu’une interlocutrice.
— Voulez-vous voir l’endroit où je conserve mes œuvres les plus précieuses ? demanda-t-il.
Elle répondit simplement :
— Oui.
Il lui tendit la main.
Elle la prit.
Daniel suivait à distance, comme une ombre attentive.
L’ascenseur privé descendit lentement. La tension entre eux n’était pas physique.
Elle était intérieure.
Une ligne invisible tendue entre trois existences.
Les portes s’ouvrirent.
La pièce était baignée d’une lumière tamisée.
Les murs capitonnés de cuir sombre absorbaient le son.
Des tableaux représentaient des corps, ni vulgaires ni sages, des corps habités par la puissance du regard plutôt que par la nudité.
Plus loin, des vitrines exposaient des objets venus d’ailleurs.
Objets de rituel.
Objets de domination.
Objets de pouvoir.
Elisa sentit un frisson monter en elle.
Un vertige où se mêlaient fascination… et malaise.
— C’est ici que je crée mes œuvres les plus personnelles, dit Alexander.
Elle comprit qu’il ne parlait pas d’art au sens académique.
Elle resta immobile.
— J’aimerais que vous en soyez la pièce maîtresse.
Le silence, alors, pesa comme une sentence douce.
Elle ne répondit pas.
Elle acquiesça.
À peine.
Un consentement fragile.
Un consentement encore teinté d’ignorance.
Alexander fit un signe discret.
Daniel s’approcha.
Son geste était mesuré, presque cérémoniel, lorsqu’il posa ses mains sur ses épaules pour la tourner vers lui. Le tissu glissa lentement contre sa peau, comme si l’instant appartenait davantage au rituel qu’à la chair.
Elle frissonna.
Non de honte,
mais de ce trouble nouveau qu’elle ne savait encore nommer.
Elle chercha Alexander du regard.
Il s’était assis dans un fauteuil, en retrait.
Spectateur.
Chef d’orchestre silencieux de la scène qu’il avait composée.
Daniel, lui, n’était pas un bourreau.
Il n’était pas un amant non plus.
Il était un instrument.
Un relais.
Un médiateur d’une volonté qui ne se disait jamais frontalement.
Rien n’était brutal.
Rien n’était imposé.
Tout reposait sur la tension.
Sur cette frontière étrange entre obéissance, confiance… et vertige intérieur.
La lumière faisait le reste.
Quand le silence reprit toute sa place, la ville brillait derrière la baie vitrée comme une constellation lointaine.
Elisa ne sut pas si elle devait trembler…
ou respirer.
Elle avait franchi un seuil.
Pas celui du désir.
Pas encore.
Celui de l’emprise.
Alexander se leva lentement, contempla la ville et dit simplement :
— Ce n’était qu’un commencement.
Elle ne sut si c’était une promesse.
Ou une mise en garde.
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