Le Roman de la Muse
Chapitre 4 :
L’apprentissage du regard
Certaines fractures ne brisent rien.
Elles ouvrent, et obligent à regarder.
Chapitre 4 :
L’apprentissage du regard
Les jours qui suivirent s’écoulèrent avec une étrange douceur.
Rien ne semblait avoir changé, et pourtant tout était différent.
Elisa retrouvait chaque matin les salles du musée, les mêmes œuvres, les mêmes couloirs feutrés, la même lumière filtrée par les verrières. Elle reprenait ses tâches avec sérieux, s’immergeant dans les notices, les restaurations, les accrochages.
Elle travaillait plus que jamais.
Comme si la rigueur pouvait contenir ce qui, en elle, avait commencé à se fissurer.
Alexander ne se montrait pas tous les jours.
Mais il était partout.
Dans une question laissée en suspens lors d’une réunion.
Dans une décision curatoriale qu’on lui attribuait sans débat.
Dans un silence soudain, lorsqu’il entrait dans une salle.
Et chaque fois qu’il apparaissait, quelque chose en Elisa se réajustait.
Sa posture.
Sa respiration.
Son attention.
Il ne lui parlait jamais seul à seule.
Pas encore.
Il s’adressait au groupe, à l’équipe, à la conservatrice, mais son regard, lui, la cherchait toujours.
Sans insistance.
Avec précision.
La conservatrice observait.
Elle ne disait rien.
Mais Elisa sentait parfois son regard peser sur elle, comme une main invisible posée sur son épaule.
Un après-midi, alors qu’elles examinaient ensemble une série de dessins préparatoires, la conservatrice rompit le silence.
— Vous changez, dit-elle simplement.
Elisa leva les yeux.
— Je… comment ça ?
La conservatrice ne sourit pas.
— Votre manière de regarder. Avant, vous analysiez. Maintenant… vous ressentez.
Elisa sentit une chaleur discrète lui monter aux joues.
— Ce n’est pas un défaut, ajouta la conservatrice. Mais c’est un seuil. Et les seuils sont toujours dangereux.
Elle se leva, rassembla les dossiers.
— Faites attention à ne pas confondre profondeur… et vertige.
Elisa resta seule avec cette phrase.
Daniel, lui aussi, avait changé.
Il parlait peu, il avait toujours parlé peu, mais Elisa sentait désormais sa présence comme une tension.
Il se tenait à distance, respectueux, presque effacé.
Mais parfois, lorsqu’elle croisait son regard, quelque chose passait.
Une inquiétude muette.
Un avertissement qu’il ne formulait pas.
Un soir, alors qu’elle quittait le musée plus tard que prévu, elle le trouva appuyé contre la voiture.
— Vous travaillez trop, dit-il.
Ce n’était pas un reproche.
Presque une constatation.
— Il y a beaucoup à faire, répondit-elle.
Il hocha la tête.
— Ici… oui.
Il ouvrit la portière.
Le trajet se fit en silence.
Mais ce silence-là n’était pas vide.
Il était chargé de choses non dites.
Le soir même, Alexander fit appeler Elisa.
Pas directement.
Par un message laissé à la conservatrice.
Une invitation à dîner.
Professionnelle, bien sûr.
Culturelle.
Sans ambiguïté apparente.
Elisa hésita.
Puis accepta.
Le restaurant était discret, presque austère.
Pas de luxe ostentatoire.
Pas de musique trop présente.
Alexander l’attendait déjà.
Il se leva à son arrivée, l’invita à s’asseoir.
Daniel resta à distance.
— Vous semblez ailleurs ces derniers jours, dit Alexander en servant le vin.
— J’apprends, répondit-elle prudemment.
— L’apprentissage est rarement confortable, observa-t-il. Surtout lorsqu’il ne concerne pas seulement l’esprit.
Elle soutint son regard.
— Je suis ici pour travailler.
Un sourire presque imperceptible effleura ses lèvres.
— Bien sûr. Mais le travail, Elisa… n’est jamais neutre. Il transforme toujours celui qui s’y consacre vraiment.
Il ne parla pas d’elle.
Et pourtant, il parlait d’elle.
Lorsqu’elle se leva pour partir, Alexander la retint d’une phrase :
— Vous avez une chose rare.
Elle se tourna.
— Vous ne cherchez pas à plaire.
Elle ne sut pas quoi répondre.
— C’est précisément pour cela que vous êtes… fascinante.
Il ne la suivit pas.
Il la laissa partir avec cette phrase.
Dans la voiture, Daniel ne démarra pas tout de suite.
— Vous n’êtes pas obligée d’accepter toutes ses invitations, dit-il.
Elle le regarda, surprise.
— Pourquoi me dites-vous ça ?
Il marqua une pause.
— Parce que certaines portes, une fois ouvertes, ne se referment jamais vraiment.
Elle détourna les yeux vers la vitre.
La ville défilait.
— Peut-être, dit-elle doucement. Mais refuser, parfois, c’est déjà choisir.
Daniel serra les mains sur le volant.
Il n’insista pas.
Mais quelque chose, ce soir-là, venait de se déplacer.
En elle.
En lui.
Et dans l’ombre, Alexander le savait déjà.
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